lundi 28 novembre 2011

jardins

Passé la journée sur un chapitre enthousiasmant, où le vieil homme découvre la ferme délabrée où le petit immigré clandestin mexicain vit avec les siens – femmes et enfants en nuées qui, à l’arrivée de l’inconnu, disparaissent d’un jardin luxuriant bellement décrit – ma joie de traduire un jardin ! – pour y revenir, une fois rassurés, accomplir leur travail de fourmi. Une misère vivace, dont la description, bien que le rapport soit lointain, me fait pourtant penser aux « vampires » de la Sylvie.

dans le jardin de mon père
Le soir, je poursuis la lecture du Jean-Christophe Bailly, un chapitre. Et... il porte sur les jardins ouvriers de Saint-Etienne. 
« Fruits d’une volonté philanthropique d’origine associative à nuance religieuse ou laïque et nommément pensés comme des moyens de détourner les prolétaires de l’alcoolisme mais aussi, même si tout n’est pas si simple, de la subversion, les jardins ouvriers ne peuvent aucunement être considérés, au sens syndical, politique, comme des acquis de la classe ouvrière : à la lutte et à l’imagerie de la lutte, ils opposaient au contraire une diversion. A l’ordinaire de vies pliées par le travail, ils ajoutaient une sorte de surplus, mais d’essence différente, fonctionnant comme un bief détournant l’énergie. Sans doute. Mais dans le même temps, c’est-à-dire dans le temps de ces heures passées justement à jardiner – et à rêver –, quelque chose d’autre que cette simple dérivation ou ce simple apaisement est venu et s’est peu à peu imposé : via les gestes mêmes du jardin et les régimes d’objets qui les accompagnent, ce qui s’est construit, loin de toute volonté d’édification comme de tout cadre institutionnel, c’est aussi une sorte d’utopie, d’utopie concrète aux contours incertains – non pas le système tout entier proposé d’une refonte, mais des suites fragmentées de marques légères indiquant souplement, discrètement, une autre façon d’habiter la terre. […] 
A ceux qui croient pouvoir penser qu’il n’y a aucun rapport entre la question du communisme et un vieil Arabe souriant devant ses cardons ou entre le “penser par soi-même” par lequel Kant définissait le principe même des Lumières et la courbe s’affaissant d’une branche chargée de fruits, à ceux-là donc et à tous ceux qui coupent, taillent et délimitent l’existence en domaines séparés, aux parois bien étanches, il faut opposer la leçon politique du jardin. Il me semble que c’est ce que l’on comprend au bout d’une rêverie très longue, et en observant tout ce qui se distend entre le dénuement et l’abondance. » 
Jean-Christophe Bailly, Le dépaysement. Voyages en France  Seuil, 2011, pp. 54-59.

(Repenser alors aussi à cette évocation par Annie Ernaux du jardin de son père et à sa chute hyperbolique – dramatique et comique :
« Avoir un jardin sale, aux légumes mal soignés indiquait un laisser-aller de mauvais aloi, comme se négliger sur sa personne ou trop boire. C'était perdre la notion du temps, celui ou les espèces doivent se mettre en terre, le souci de ce que penseraient les autres. Parfois des ivrognes notoires se rachetaient par un beau jardin cultivé entre deux cuites. Quand mon père n'avait pas réussi des poireaux ou n'importe quoi d'autre, il y avait du désespoir en lui. » 
Annie Ernaux, La place Gallimard, 1983, pp.67-68

1 commentaire:

  1. Je me souviens à te lire du jardin de mon grand-père...

    RépondreSupprimer

(n.b. : Il semblerait que le formulaire de commentaires dysfonctionne sous Safari, mais s'entende encore très bien avec Firefox et Chrome.)