dimanche 29 mai 2016

Perpetuum mobile

Vendredi, mes parents m’annoncent officiellement qu’ils signeront, lundi, un compromis pour la maison, qu’ils avaient mise en vente à la mi-mars, après une offre, une contre-offre, et un accommodement final. Ils vont maintenant devoir trouver un appartement à N., sans céder à la précipitation, faire un bon achat, et ça me préoccupe. J’aimerais pouvoir être totalement disponible pour le faire avec eux. Et ma nostalgie est profonde : qu’il n’y ait plus de « maison à la campagne » dans nos vies, que ma fille ne sache jamais, sensiblement, ce que ça représente, à part sous la forme faible et impersonnelle de la maison de location pour les vacances ; qu’il n’y ait rien qui reste dans nos familles, qui perdure, presque pas d’héritage matériel, peu de transmission symbolique, aucun lieu. Que B. ait perdu dans le même incendie et sa grand-mère et la maison où sa mère avait grandi, il y a bientôt treize ans, est la plus ravageuse illustration, pour moi, de ce dénuement (sur lequel je m’attarde trop).

Le cœur assez léger en apparence, mes parents vont trier, se séparer du plus gros de leurs affaires, vider leur maison, rassembler tout le modique capital dont ils disposent à l’issue d’une vie de travail et d’une gestion soigneuse, sinon fructueuse ou particulièrement avertie, et le placer dans (ces choses font un peu peur aux gens comme nous et j'ai presque envie d'écrire : le miser sur) un logement plus petit, plus commode, dans une grande ville, pour y finir leurs jours. Abandonner leurs voisins, leurs arbres, leurs plantations et quitter l’atmosphère conservatrice et assez individualiste du coin de bocage où ils avaient pu jeter l’ancre il y a vingt-et-un ans pour construire cette nouvelle phase de leur vie, vivre, à la soixantaine, cette aventure – un appartement, une ville de plus de 100 000 habitants, ouverte, tout près de nous. Grande est ma nostalgie, mais il est entendu que ça devrait leur faire un grand bien. J'espère que nous allons trouver cet endroit et qu'ils y seront incomparablement heureux.


vendredi 29 avril 2016

1958

« Je lis sur Internet la liste des attentats (contre Soustelle, une passante tuée, trois blessés) – des sabotages de voies ferrées, mitraillages de cafés et de commissariats, incendies d'usines (Simca à Poissy, Pechiney à Grenoble) et de raffineries (Notre-Dame-de-Gravenchon-Marseille) qui ont eu lieu quasiment tous les jours de la fin août (quinze attentats le 25) à la fin septembre 1958. La plupart rapportés dans les journaux (Le Monde, Le Figaro, L'Humanité, Combat), pas à la télévision, semble-t-il. Ces actes sont perpétrés par le FLN qui a porté le conflit en métropole. En réaction, le 27 août : “Michel Debré instaure le couvre-feu pour les Nord-Africains.” Le 28 août : “Rafle dans les milieux musulmans de Paris : 3000 hommes regroupés au vélodrome d'hiver pour y être interrogés.” »

Annie Ernaux, Mémoire de fille (Gallimard, 2016, p. 69)

dimanche 17 avril 2016

le plus cruellement possible

« Dois-je fondre la fille de 58 et la femme de 2014 en un “je” ? Ou, ce qui me paraît, non pas le plus juste – évaluation subjective – mais le plus aventureux, dissocier la première de la seconde par l'emploi de “elle” et de “je”, pour aller le plus loin possible dans l'exposition des faits et des actes ? Et le plus cruellement possible, à la manière de ceux qu'on entend derrière une porte parler de soi en disant “elle” ou “il” et à ce moment-là on a l'impression de mourir. »

Annie Ernaux, Mémoire de fille (Gallimard, 2016, p. 22)

accessoiriste

« Au moment d'y faire entrer Annie Duchesne, ce 14 août 1958, je suis en proie à un accès de torpeur qui présage souvent un renoncement à écrire devant des difficultés que je ne définis pas clairement. Qui ne viennent pas d'une insuffisance des souvenirs : je dois bien plutôt résister pour ne pas laisser les images – une chambre, une robe, du dentifrice Émail Diamant : la mémoire est une folle accessoiriste – s'enchaîner les unes aux autres et faire de moi la spectatrice fascinée d'un film dépourvu de signification. » 
 Annie Ernaux, Mémoire de fille (Gallimard, 2016, p. 35-36)

lundi 21 mars 2016

Pyramide

Hier matin, alors que ma petite fille est occupée à boire son biberon sur mes genoux et que je ne l'ai pas observée à temps complet toute une journée depuis une semaine, je constate combien ses cheveux ont poussé. La semaine dernière, elle avait deux ou trois cheveux fous, plus longs que les autres, qui, chacun, tentaient une sortie en avant-coureur sur son front, un peu grotesques, comme des poils de...  chat sur une motte de beurre*. Cette semaine ils poussent tous de l’avant, prennent force, forme, texture – des cheveux non plus bruns comme aux premières semaines mais châtains, solides, aspirant à la boucle, sinon au crêpu (disons-le tout net : les cheveux de sa mère), et qui, ici ou là, au saut du lit, moutonnent, ou, dans un admirable effort d’acrosport, s’étaient les uns les autres pour édifier une précaire, une virevoltante pyramide.

* Miaaaou, voudrait-elle probablement que je précise à ce stade de mon exposé.

mercredi 27 janvier 2016

respirer

Ce soir, après dîner, B. et moi quittons nos bureaux respectifs et surgissons au même moment dans le séjour, en route vers la théière de la cuisine. Dans son lit, C. dort depuis peut-être deux heures. Elle a la tête tournée contre le matelas. Je reste un moment à la regarder, me penche, tends l'oreille. Silence. Comme au cours des premières semaines, quand jamais le besoin de la savoir en train de respirer ne nous laissait de répit, je suis tenté de prendre sa tête entre mes deux mains, l'une derrière la nuque, l'autre contre son menton, pour la tourner, avec cette impression inquiète de manipuler une poupée articulée. Au lieu de ça, je me penche cette fois vers son oreille et chuchote : « Faut pas oublier de respirer. » Et ça marche : non seulement elle réagit, laissant entendre un soupir somnolent, mais elle tourne la tête bien à plat sur le côté, comme je l'aurais fait de mes grosses mains autoritaires. C'est un enchantement.
Aujourd'hui, elle s'est remise à plonger son bras entre le matelas et le bord du lit à barreaux, le logeant, certes, bien au chaud, mais d'une façon pour elle parfois inextricable. La main droite bien à plat contre le matelas, la tête sur le côté et le bras gauche escamoté dans cet interstice, cocasse, elle dort, paisiblement. En respirant.

mardi 18 août 2015

et s'il n'y avait que des patronymes ?

Il y a, dans le tempérament de mon père, des excès touchants mais qui m'irritent un brin, par exemple lorsqu'il se met à passer les nombreux dos d'âne des communes de campagne que nous traversons en première et à 13 km/h environ parce que sa bru enceinte est dans la voiture – ce qui risquerait de surprendre les conducteurs qui le suivent.
Il y a, dans le tempérament de son père, un puissant individualisme qui heurte mon éducation, par exemple lorsqu'il fume dans sa voiture comme si de rien n'était bien que sa fille enceinte soit à bord, franchit les dos d'ânes sans se laisser ralentir par les tentatives castratrices de l'État et se mange même des séparateurs de voies en prime, parce que pas si facile de manœuvrer le volant de la main qui tient la cigarette.
Mais il semblerait que la question du nom de famille soit tranchée.

lundi 3 août 2015

les mémoires du grand-père

   Étant qui je suis, je crois qu’une de mes premières et sourdes obsessions, à ce stade, en matière de paternité, c’est de léguer à ma fille un récit, tant le flou entourant l’histoire de mes ascendants, même proches, l’absence d’élément sur leur destin, leur condition exacte, m’apparaît comme une pauvreté, une privation symbolique : être issu d’une lignée dont les vies ne valaient pas la peine qu’on s’en souvienne, pas la peine d’être racontée, ou plutôt d'une lignée au sein de laquelle personne n’avait le surcroît de loisir et d’énergie ou l’éducation nécessaires pour cultiver une mémoire familiale ; ce qui revient à peu près à n’être issu de rien
   Enfin – quand je dis une de mes premières obsessions, c’est après celle de subvenir à ses besoins, de la prémunir de la gêne, de l’humiliation de se sentir, comme disait Coluche, je crois, « moins égale que les autres » (sur le plan matériel et donc, aussi, symbolique). Et celle de lui léguer un patrimoine. Mais, pour l’instant en tous cas, en digne héritier de ma lignée, il est possible que je sois moins performant dans le domaine matériel.
   Alors que je m’apprêtais à reprendre, pour moi-même, mais forcément avec cette arrière-pensée, ce qui était une rétrospective du mois écoulé, à essayer d’en trouver le courage, B. me demande ce que je fais et m’apprend que son grand-père paternel, directeur d’école à Strasbourg, a écrit ses mémoires, peu avant sa mort, et les a fait imprimer pour tous les membres de sa famille. Mais qu’elle ne les a jamais lus, par manque d’intérêt (elle avait peut-être dix ans). La vanité de l’entreprise autobiographique à visée familiale, en tant qu’elle serait destinée aux descendants de l’auteur, me saute au visage. Les descendants ont leur vie à vivre et autre chose à faire que de se soucier de celle de leurs ascendants – ils sont occupés à s’émanciper. On meurt, bientôt on n’est plus, et notre existence est-elle davantage justifiée, restera-t-elle davantage dans les mémoires des vivants parce qu’on a donné vie à d’autres après nous ? Mieux vaut le croire, peut-être, dans ses dernières heures. Mais le temps qu’on aura passé avec nos descendants, ce qu’on leur aura transmis de vive voix, de chair et d’os, importe avant ce qu’on peut transmettre par écrit, in extremis, avant sa mort. Et la différence qu’on aura faite dans la vie des autres, qu’ils soient nos parents ou non, qui sont tout bonnement nos semblables, voilà probablement ce qui importe. Mais c’est peut-être le destin de la vieillesse : c’est tout ce qu’il demeure possible de faire, léguer un récit, puisqu’il en est encore temps, et les destinataires s’en moquent et n’y prêteront peut-être pas l’attention qu’on espère, mais il n’empêche, il ne reste qu’à consigner là ses souvenirs et à offrir son récit à ceux qui suivent. Libres à eux d’en faire la lecture au moment de leur vie où ils en éprouveront le besoin. D’en faire le marchepied de leur émancipation.