mardi 15 décembre 2009

en lisant Retour à Reims


« Un livre peut revêtir une grande signification avant même qu'on l'ait lu... il suffit que l'on sache qu'il a compté pour d'autres dont on se sent proche. »

C'est drôle de lire cette réflexion assez banale au fond à la p. 122 de Retour à Reims de Didier Eribon, parce que, comme beaucoup d'autres dans ce livre, qui le sont moins, elle m'apparaît à la lecture comme extraordinaire, parce qu'elle semble s'adresser à moi, me parler. Georges Bataille a insisté sur ces intensités dans la relation littéraire, sur la communication poétique. C'est alors seulement, et c'est trop rare, que la lecture se vit comme une véritable expérience.
Bref, c'est drôle, parce qu'au moment, la semaine dernière, où ma cybermère, bénie soit-elle et la multitude de ses chats jusqu'à la 999e génération, confirmant l'intuition que j'avais de ne pas devoir passer à côté de ce livre, me l'a fait envoyer, elle a dit : « toutes affaires cessantes ». Si bien que le livre où je lisais cette phrase avait, avant même que je l'aie entre les mains, « revêtu une grande signification ».

Il y a de nombreux passages de Retour à Reims dont j'aimerais conserver un encadré, et le premier d'entre eux, où je me suis dit que ce livre avait bel et bien décidé de me parler, n'est  autre que la fin du chapitre 1 :

« Le lendemain, je suis allé passer l'après-midi avec ma mère. Nous sommes restés plusieurs heures à bavarder, assis dans les fauteuils du salon. Elle a sorti d'une armoire des boîtes pleines de photos. Il y en avait plusieurs de moi, bien sûr, petit garçon, adolescent... De mes frères, aussi... J'avais à nouveau sous les yeux – mais n'étaient-ils pas encore gravés dans mon esprit et dans ma chair ? – ce milieu ouvrier dans lequel j'avais vécu, et cette misère ouvrière qui se lit dans la physionomie des habitations à l'arrière-plan, dans les intérieurs, les vêtements, les corps eux-mêmes. Il est toujours vertigineux de voir à quel point les corps photographiés du passé, peut-être plus encore que ceux en action et en situation devant nous, se présentent immédiatement au regard comme des corps de classe. Et de constater à quel point la photographie comme "souvenir", en ramenant un individu – moi, en l'occurence – à son passé familial, l'ancre dans son passé social. La sphère du privé, et même de l'intime, telle qu'elle ressurgit dans de vieux clichés,  nous réinscrit dans la case du monde social d'où nous venons, dans des lieux marqués par l'appartenance de classe, dans une topographie où ce qui semble ressortir aux relations les plus fondamentalement personnelles nous situe dans une histoire et une géographie collectives (comme si la généalogie individuelle était inséparable d'une archéologie ou d'une topologie sociales que chacun porte en soi comme l'une de ses vérités les plus profondes, si ce n'est la plus consciente). » (pp. 19-20)

Parce que c'est justement une réflexion que je me suis faite pas plus tôt dans mes vingt-huit années d'existence que cet été.
C'est en rouvrant la boîte de photos familiale pour les parcourir avec B. qui, elle, ne les connaît pas toutes par cœur, que je me suis soudain senti très bête en prenant conscience que si toutes les familles avaient bien leur trésor iconographique, non, toutes ne serraient pas leurs photos – de petits clichés carrés pris avec un appareil compact des années 80, pas cadrés, flous, développés à peu de frais et déjà altérés par le temps, montrant d'immenses tablées où tantes et beaux-frères sont coupés par la bouteille de vin flashée au premier plan, ou bien ces éternelles scènes de sapin de Noël ou de gâteau d'anniversaire – dans une vieille boîte en fer bleu marine (dorée à l'intérieur) aux armes d'une marque de biscuits bretons. Mais que certaines, comme celle de B., conservaient dans des albums des photos prises avec maîtrise au moyen d'un appareil sophistiqué, cadrées, des portraits, émouvants autrement que par l'incongru, parfois par la grâce, originales,  souvent, nouvelles, uniques parfois comme l'instant, la vie, si bien développées et conservées qu'au lieu d'être relégués dans un passé douteux, improbable et en voie d'effacement, les êtres qu'on y voit vous saute aux yeux aussi présents, aussi vivants, croirait-on, que le jour où la pellicule les a saisis. J'exagère peut-être. Même si ça existe. Mais de même que toutes les familles n'ont pas, non, un grand récit familial, comme j'avais tenu à l'exprimer à A. M. Homes qui l'écrit dans le Sens de la famille, comme pour lui faire reconnaître que l'inégalité affecte aussi les patrimoines symboliques, comme un enfant crie c'est pas juste, et lui faire reconnaître en somme que nous existions aussi, nous autres, de même toutes les familles n'ont pas les mêmes images. (Ça me rappelle une dispute que j'ai eue un jour avec un ami de mon frère, artiste plasticien, qui me déniait la possibilité d'avoir des souvenirs d'enfance aussi nombreux, précis et anciens, que je le disais, naturels, arguant qu'il n'y avait, en fait de mémoire de l'enfance, que des photos et les récits de nos parents, qu'une mémoire recréée, contestant mon intime conviction, le sentiment de ma substance continuée, à mon plus grand trouble.)
Ce n'est pas cela dont parle Didier Eribon mais je m'étais aussi, ce jour-là, fait la réflexion recopiée plus haut, notamment en tombant pour la première fois, dans un album jusqu'alors inconnu de moi, sur cette photo de mes parents quelques mois avant ma naissance,



qui, de par le décor matériel qu'elle présente autour de ces deux jeunes êtres dont la beauté frêle et la position assise, comme minorée par la station debout de cet homme en rouge au-dessus d'eux, m'émeuvent comme rarement – ces êtres dont je procède –, m'avait irrésistiblement évoqué les « Deschiens » de mon adolescence...

« A n'en pas douter, pour paraphraser Didier Eribon parlant, à la p. 226, d'Histoire de la folie de Foucault et du Saint Genet de Sartre, je peux ranger son Retour à Reims sur les rayons de ma bibliothèque, ou plutôt de ma "sentimenthèque", selon le mot forgé par Patrick Chamoiseau pour désigner les livres qui nous "font des signes" et nous aident à combattre en nous-mêmes les effets de la domination ». 
 
C'est dire sa réussite, et ma reconnaissance.

5 commentaires:

  1. Quand j'ai entendu Didier Eribon sur France Culture, je roulais en voiture, et le soir même, j'ai commandé son livre (c'est mal mais je ne flâne pas dans les petites librairies...). Et dès les premières pages, j'ai su qu'il était écrit pour moi, et presque aussitôt, j'ai voulu que tu le lises, et plus encore que tu l'aies avec toi, qu'il soit à toi.

    Je le prends avec moi, dans mes sacs, valises, je le trimballe de pièce en pièce.

    Merci Didier Eribon.

    (j'aurais bien d'autres choses à dire, par exemple sur la photo, sur ces jeunes gens si touchants pour moi aussi : je ne procède pas d'eux mais ils sont miens, et dans mes albums, mes photos leur ressemblent)

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  2. Il était hier l'invité d'Alain Veinstein dans son émission sur France Culture :
    http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/jour_lendemain/fiche.php?diffusion_id=78904

    J'en profite pour te souhaiter une belle fin d'année. Bises,

    BF

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  3. @ samantdi : j'aurais bien d'autres choses à dire sur le livre, moi aussi, je le ferais peut-être au fil du temps...
    Je serais curieux de voir un jour ce que renferment tes albums !

    @ BF : merci pour le lien, j'avais vu ça, et je viens de l'écouter - pas grand-chose de neuf quand on a lu le livre, mais quand même des choses qu'on perçoit plus fortement qu'à la lecture, et puis tout ce que dit une voix d'une personne, d'un sujet. Le plus frappant étant que Didier Eribon bafouille comme peu d'invités dans cette émission, et comme peu d'intellectuels à la radio, en général ce sont des voix pleines de maîtrise et d'assurance. Je me demande s'il est toujours comme ça ou si c'est Alain Veinstein qui lui fait cet effet ?!

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  4. Eh bien, rien à voir, dans l'Atelier Littéraire une légère trémulation au fond de la voix, une charge d'affect juste propre à la rendre communicative, touchante, humaine, mais nul bafouillage !

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(n.b. : Il semblerait que le formulaire de commentaires dysfonctionne sous Safari, mais s'entende encore très bien avec Firefox et Chrome.)