vendredi 29 août 2008

Landwehrkanal

Au bord du Landwehrkanal, au couchant, devant la terrasse comble d'Il Casolare, l'accordéoniste turc (ou pas) variait sur le thème de Love Story. Plusieurs, sur le pont, contemplaient un déclin d'or pâle.




Tempelherrenstrasse 29 août le soir, peu après sept heures.


mercredi 27 août 2008

Berlin, fin août 2008

Dans la Reinhardstrasse, hier soir, je me figure à tort qu'il y a presque exactement dix ans - huit en fait - que j'ai pour la première fois mis les pieds à Berlin.

C'était juillet l'an 11 après le Tournant, il faisait chaud mais la ville me semblait parcourue de courants d'air, dans les immenses couloirs des rues. J' ai arpenté l'espace et j'aimais les ombrages, et à Prenzlauer Berg, en m' arrêtant sur la Zionskirchplatz, au creux de l'après-midi, je m'étais dit que cette ville devait être faite pour moi, puisque partout je ne croisais, à pied ou à vélo, que des sujets jeunes qui chacun, comme moi, allaient seuls, tranquillement. Etrange atmosphère recueillie.
Parce que trois adolescentes du quartier que j'avais attendues au bar avec le projectionniste avaient bien voulu surgir au bout d'un quart d'heure, et permettre que soit atteint le quorum de trois spectateurs requis pour que la bobine tourne dans un vieux projecteur récupéré d'URSS, j'avais pu assister à la toute première séance de cet espèce de squat, maison de quartier improvisée quelque part dans la Lehrterstrasse, loin de la station de S-Bahn la plus proche, au carrefour d'une grand-route et d'un autre non-lieu : Lehrter Bahnhof, où ne se dressait fièrement aucun palais de verre grouillant d'agitation, flanqué de deux esplanades bordées de bus clamant Berlin City Tour, et qu'on aurait appelé Gare Centrale. C'était ce film ostalgique, merveilleux, non pas muet mais en langue inarticulée qui représentait l'événement même qui saisissait et n'a pas fini de saisir l'endroit : Tuvalu. Une piscine en ruine et où, par humanité, on fait croire à un aveugle qu'il y a encore des gens qui viennent nager, finit par tomber dans les mains des promoteurs.
La Chausseestrasse, celle de la maison de Brecht au bord du petit cimetière des grands hommes, m'avait semblé comme un cul-de-sac, avec ces airs, encore, de no man's land des abords du mur, qui m'avaient retenu d'avancer plus loin que cet espèce de terrain vague dont trois jeunes arbres plantés ça et là indiquaient qu'on voulait faire un parc.

Il y a plus d'un an que je n'avais mis les pieds à Berlin et hier soir, de la gare centrale à la maison de Brecht, la ville m'étourdit par sa vitalité de métropole. Les touristes vont en bob et leur plan à la main, la Spree est livrée au traffic intense des bateaux-mouches, au bord, à pied et en vélo, on se promène en nombre jusqu'à la Friedrichstrasse, la carte de la Ständige Vertretung est traduite en quatre langues, on ne voit plus la laideur des immeubles de la Reinhardstrasse parce qu'on a les yeux rivés aux vitrines de mille nouvelles boutiques, et, Chausseestrasse, force est de constater qu'on est bien loin du calme provincial qui, l'été, fige la rue Damrémont - on ne cesse de croiser des gens sur les trottoirs.
Sans parler de ce futur quadragénaire fringant qui, lestement, a garé sa Jaguar devant la Kneipe avant de sortir en polo, le portable à l'oreille et sans se soucier de l'horodateur, pour aller boire une choppe. Quelque chose, me dis-je, comme Francfort à Berlin.
Et ce que je me dis aussi, c'est que ça n'est peut-être pas seulement la frontière du monde scindé qui redevient un centre, mais plus que ça. Berlin se normalise, sa singularité s'efface, oui, et même mieux. Un jour peut-être, soyons fous, on y votera à droite parce qu'on est des gens forts et qu'il faut être un peu sérieux. Je me dis que ce dont on parle sans cesse et qu'on appelle croissance, ou dynamisme économique, existe, c'est donc ça. Et change la forme d'une ville. Plus vite, amen, que le coeur d'un mortel.

dimanche 17 août 2008

night and day

Personne jamais n'avait filmé Paris - une crotte de chien roulée, brisée au soleil du matin par l'onde qui, dans le caniveau, précède le balai du balayeur -, comme le fait Hong Sang-soo dans cette réminiscence coréenne, certes très lointaine, de la Maman et la Putain ; dans cette chronique de la ville dans le creux du mois d'août, pas jolie jolie pour la gent masculine, qu'est Night and Day.




vendredi 15 août 2008

en une lippe démesurée


« Le gamin s'approcha de ce personnage pensif et se mit à tourner autour de lui sur la pointe du pied comme on marche auprès de quelqu'un qu'on craint de réveiller. En même temps, sur son visage enfantin, à la fois si effronté et si sérieux, si évaporé et si profond, si gai et si navrant, passaient toutes ces grimaces de vieux qui signifient : — Ah bah! — pas possible ! — j'ai la berlue ! — je rêve ! — est-ce que ce serait ?... — non, ce n'est pas ! — mais si ! — mais non ! etc. Gavroche se balançait sur ses talons, crispait ses deux poings dans ses poches, remuait le cou comme un oiseau, dépensait en une lippe démesurée toute la sagacité de sa lèvre inférieure. Il était stupéfait, incertain, incrédule, convaincu, ébloui. Il avait la mine du chef des eunuques au marché des esclaves découvrant une Vénus parmi des dondons, et l'air d'un amateur reconnaissant un Raphaël dans un tas de croûtes. Tout chez lui était en travail, l'instinct qui flaire et l'intelligence qui combine. Il était évident qu'il arrivait un événement à Gavroche. »
Victor Hugo, Les Misérables, IV-12,7.